Guerre au Mali | La France est-elle devenue néo-conservatrice ?
Jeudi, 17 Janvier, 2013

Dans une tribune publiée dans le Journal du Dimanche intitulée « Non, la guerre ce n'est pas la France », Dominique de Villepin, ancien Premier ministre, s'interroge : "Comment le virus néoconservateur a-t-il pu gagner ainsi tous les esprits ?" | Entretien de Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l’Institut Thomas More | Atlantico, 17 janvier 2013

 

François Hollande a justifié l’intervention de la France au Mali au nom de la lutte contre le terrorisme. L’intervention est approuvée par 75% des Français. En 2011, Nicolas Sarkozy avait été le premier à vouloir s’engager en Libye. Le contraste avec le discours de Dominique de Villepin contre la guerre en Irak à l’ONU le 14 février 2004 semble évident. François Hollande qui a critiqué la proximité de Nicolas Sarkozy avec l'administration Bush s'est-il finalement converti à la vision américaine des relations internationales ? Sommes-nous en train de devenir néo-conservateur sans nous en rendre compte ?

L’imputation de néo-conservatisme n’a pas grand-chose à voir avec ce courant d’idées qui est typiquement américain et qui renvoie à une autre histoire, à un autre contexte précis. Le fait d’intervenir dans un contexte international pour faire face à des risques et à des menaces n’a pas grand-chose à voir avec un néo-conservatisme quelconque. Dans les années 1970, on voulait voir la trilatérale partout et aujourd’hui, on ne s’intéresse pas forcément à la politique américaine et au système américain mais on met du néo-conservatisme à toutes les sauces.

Il y a des risques, des menaces et il faut les relever. Nous ne sommes pas allés en Afghanistan au nom d’une idéologie par exemple. Pendant des années nous nous sommes désintéressés de ce qui se passait en Afghanistan. Nous y sommes revenus suite au 11 septembre 2001. Nous sommes intervenus en Afghanistan au nom de faits concrets et non pas au nom d’une idéologie.

Nous avons compris que nous ne pouvions pas nous désintéresser de situations qui peuvent nous sembler lointaines, si l’on raisonne en termes de distances kilométriques. Mais le 11 septembre 2001 nous a montré qu’une force d’envergure limitée, située à plus de 10 000 kilomètres des Etats-Unis a pu déclencher des attentats. Ce n’est pas une invention des néo-conservateurs.Si l’on considère que le discours tenu par Dominique de Villepin à l’ONU est l’alpha et l’oméga de la politique française, alors on tiendra ce discours. Mais cela ne correspond pas à la réalité. La France historiquement a été assez prompte à des interventions extérieures, en particulier en Afrique. Nous sommes donc plutôt sur un "terrain de jeu" habituel.

 

 

Dominique de Villepin critique cette intervention et appelle à tirer les leçons de la décennie des guerres perdues, en Afghanistan, en Irak, en Libye. Ces conflits sont-ils comparables ? La France ne risque-t-elle pas de s’enfermer dans un bourbier du type irakien ? 

S’agit-il réellement de guerres perdues ? Lorsque l’on regarde les choses de très loin, ou de très haut, tout est toujours perdu et rien ne sert jamais à rien. Cette distance et ce relativisme peuvent se transformer en une forme de nihilisme.

Dans le cas du Mali, nous pouvons regretter d’avoir laissé la situation se dégrader et d’avoir privilégié une démarche qui se voulait exemplaire, qui relevait du droit international et qui relevait du multilatéralisme global. Face à l’épreuve des faits, il a fallu intervenir en national de vive force et improviser la réponse. De fait, les objectifs politiques doivent être strictement circonscrits. Il ne s’agit pas de s’embarquer pour reconstruire la totalité de l’Etat malien et prétendre régler tous les problèmes du Sahel. Il s‘agit de gérer cette menace et d’essayer de la contenir.

 

 

Au-delà de cette guerre, la France et les pays occidentaux doivent-ils s’engager dans une guerre à long terme contre le fondamentalisme musulman ?

Si l’on considère que le fondamentalisme musulman présente des risques et des menaces pour notre pays et notre sécurité, il faudra bien, d’une manière ou d’une autre, gérer ces risques. On ne peut pas simplement fortifier la Méditerranée et penser que l’on restera tranquille loin des troubles du monde. Il faut se saisir des risques et des menaces avant qu’elles n’arrivent à nos frontières et sur nos villes. La preuve en a été administrée dans les 15 années précédentes avec la montée de l’islamo-terrorisme dont nous n’avions pas pris la juste mesure. 

 

 

Peut-on parler de choc des civilisations comme le fait le controversé Samuel Huntington ?

Il s’agit d’une théorie complexe qu’il est difficile de résumer en quelques phrases mais nous faisons tout pour que cette théorie ne soit pas validée par les faits. Le gouvernement et le président parlent systématiquement de terrorisme et pas d’islamisme ou de groupes islamistes. Cela tend en quelque sorte à valider le discours d’Huntington : « y penser  toujours, n’en parler jamais ».

 

 

Notre politique étrangère ne souffre-t-elle pas des mêmes ambigüités que la politique américaine : volonté de lutter contre le fondamentalisme et alliance avec des pays qui participent à l'expansion de l'islam comme le Qatar et l'Arabie Saoudite ? 

Il faudrait regarder de plus près quelle est la politique étrangère du Qatar, de l’Arabie Saoudite, etc.. J’ai le sentiment que l’on tend à recycler des arguments contre l’Arabie Saoudite et les monarchies du golfe qui sont issues du nationalisme arabe : Kadhafi à une époque, Nasser antérieurement ou encore le régime Assad. Faut-il les prendre pour argent comptant ? Je n’en suis pas sûr. Le nucléaire iranien est une menace de plus en plus affirmée qui plane sur cette région. Face à cette menace, les liens diplomatiques, politiques et stratégiques que nous entretenons avec les pays du golfe s’imposent d’eux-mêmes. Mais toute politique souffre de contradictions. Il n’existe pas de recette magique où tout coïnciderait toujours.

 

 
 

 

 Lire l'interview sur le site Atlantico.fr    

 

 

 



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