L'alliance Moscou-Damas dans un Moyen-Orient en effervescence
Jeudi, 16 Février, 2012

Par Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l'Institut Thomas More | Publié dans Le Figaro du jeudi 16 février 2012

Dans l’affaire syrienne, c’est avec constance que la diplomatie russe s’emploie à invalider les arguments hâtifs quant à l’instauration d’un grand partenariat russo-occidental. Moscou bloque toute résolution des Nations unies condamnant les exactions baathistes et multiplie les tactiques dilatoires pour laisser à Bachar Al-Assad le temps d’écraser le mouvement insurrectionnel. Ce faisant, les dirigeants russes révèlent l’importance qu’ils confèrent à leur alliance avec l’appareil d’Etat syrien. 

On sait les tenants et les aboutissants de cette alliance instaurée aux temps de la « Russie-Soviétie » : effets de rémanences, contrats énergétiques et militaro-industriels, ouverture de la base navale de Tartous aux bâtiments de guerre russes. Au vrai, la Syrie demeure le seul véritable point d’appui de la Russie en Méditerranée et au Proche-Orient. Il serait pourtant erroné de réduire la politique russe à la simple défense de positions laborieusement acquises.

Derrière le clan Assad, il y a l’Iran avec qui la Russie entretient d’étroits rapports. De fait, il existe entre Moscou et Téhéran un partenariat géopolitique qui s’exprime à travers des coopérations énergétiques multiples, nucléaire civil compris, et d’abondantes livraisons d’armes à l’Iran, non sans restrictions toutefois. Enfin, l’attitude de Moscou est ambivalente vis-à-vis des ambitions militaro-nucléaires iraniennes. Aussi la bataille diplomatique entre Russes et Occidentaux autour de la Syrie peut-elle être considérée comme l’anticipation d’une crise majeure à propos de l’Iran.

La volonté opiniâtre dont Moscou fait montre et le souci de conserver des prises dans le Grand Moyen-Orient ne signifie pas que l’on assisterait au retour en force de la Russie ou à une résurgence de la « stratégie des mers chaudes ». Si l’on prend comme point de référence les années 2000, les recompositions en cours bousculent la diplomatie russe et les percées alors réalisées se révèlent être des mouvements tactiques de faible portée.

Nonobstant l’idée complaisante d’une « sainte Russie » qui serait le conservatoire de l’Orthodoxie, Vladimir Poutine n’avait pas hésité à faire prévaloir les thèses eurasistes pour mieux avancer ses pions au Moyen-Orient. Arguant du passé tatar et de l’ancienne présence de l’Islam sur des terres autrefois assujetties par la Horde d’Or, il avait présenté la Russie comme un grand pays musulman, ce qui lui avait assuré le soutien de l’Iran et de l’Arabie Saoudite pour obtenir un statut de pays observateur au sein de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI). 

Parallèlement à cette diplomatie religieuse, Poutine cherchait à mettre sur pied avec le Qatar et l’Iran une « OPEP du gaz », d’autre pays producteurs du Grand Moyen-Orient, à l’instar de l’Algérie, étant approchés. Les dirigeants russes participaient aussi à la ruée vers le marché libyen et ils entendaient développer leurs exportations d’armes jusque dans le golfe Arabo-Persique où ils courtisaient l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis et quelques autres. La manœuvre consistait à jouer sur la détérioration des relations américano-saoudiennes, causée par les attentats du 11 septembre 2001, et elle instrumentalisait les inquiétudes suscitées par les difficultés de la guerre en Irak. Les monarchies du Golfe semblaient alors en quête de réassurances stratégiques. 

Depuis, les révoltes et insurrections dans une partie du monde arabe, avec en toile de fond les rivalités entre Sunnites et Chiites, ont mis en effervescence le Grand Moyen-Orient. Face à l’Iran, l’Occident et les monarchies du Golfe resserrent leurs liens diplomatico-militaires. Plus largement, une grande alliance sunnite s’esquisse, Turquie incluse, et la diplomatie russe est conduite à se replier sur les régimes iranien et syrien, mettant ainsi à mal son image et ses positions dans l’ensemble de la région.

Au total, les projets russes dans la région se sont révélés être des mirages et la marge de manœuvre du Kremlin est singulièrement rétrécie. L’espoir d’un grand marché diplomatique au terme duquel la Russie dénouerait ses positions, pour enfin voter une résolution coercitive à l’encontre  de Damas, est d’autant plus improbable. Dans le proche avenir, gageons que la Russie ne sera guère plus accommodante sur la question iranienne.

 

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