Intervenir au Nord-Mali ou pas ? C’est la question qui se pose actuellement avec acuité aux dirigeants de la CEDEAO ainsi que les pays occidentaux concernés par la zone, à commencer par les États-Unis et la France. Antonin TISSERON, chercheur à l’Institut Thomas More et spécialiste des questions sécuritaires dans la zone Maghreb/Sahel, livre ici son analyse. Selon lui, il n'y a pas de solutions satisfaisante, mais compte tenu de la dégradation dans la zone, il n'y a plus vraiment le choix : l'intervention militaire est le scénario le plus probable. Reste à en décider les modalités | Publié dans Le Soir (Maroc), 19 juillet 2012
Quelle est la stratégie la mieux adaptée aujourd’hui pour contrer l’avancée des islamistes au Nord ?
Il n’y a pas de solution réellement satisfaisante. Mais au vu de l’évolution des rapports de force et de la menace que fait peser sur la sous-région l’établissement d’un sanctuaire islamiste, avec des groupes terroristes qui recrutent et forment des combattants, il n’y a guère d’autre stratégie possible qu’une intervention militaire dans le nord du Mali. La question est de savoir qui la mènera : Maliens ou autres pays africains avec l’appui de la communauté internationale, éventuellement en commençant par intervenir à la frontière entre le nord et le sud du Mali. Ceci étant, cette dernière solution, la plus réaliste, achoppe pour l’instant sur l’attitude du gouvernement malien.
Peut-on parler d’une «afghanisation » du Nord-Mali au vue de la situation actuelle ?
Je préfère parler de « somalisation », ne serait-ce que du point de vue de l’intervention armée en débat aujourd’hui. Contrairement à l’Afghanistan, il n’est en effet pas envisagé au Mali l’envoi de troupes occidentales mais de troupes africaines. De plus, l’évolution des Shabab et de la violence dans la Corne de l’Afrique, depuis les années 2000, me semble plus intéressante que l’histoire récente de l’Afghanistan, non pour expliquer la situation du Mali, mais pour appréhender l’articulation entre dynamiques globales et locales, notamment dans le domaine religieux, et la mise en place et les conséquences d’une intervention militaire de la CEDEAO. Les Maliens disent qu’il faut laisser le Mali trouver une solution à la malienne. Cependant, le gouvernement malien a-t-il vraiment les moyens pour faire face à cette crise ? Pour l’instant, non. D’une part, l’armée malienne est à reconstruire et pas seulement d’un point de vue matériel, mais aussi moral. Les 500 soldats maliens présents au Niger sous les ordres du colonel Gamou et l’annonce de la création d’une force spéciale de 1 200 hommes ne devraient pas changer grand-chose. D’autre part, à Bamako, l’ex-junte interfère encore dans les affaires politiques, entraînant une situation d’instabilité potentielle et affectant la coopération internationale. Or, en attendant, pour les voisins du Mali, l’attitude de Bamako laisse à leurs frontières un territoire entre les mains de groupes islamistes armés. En cela, la crise du Nord-Mali est une question régionale, quoi que peuvent en penser les Maliens.
Quelle analyse faites-vous de la médiation de la CEDEAO ?
Le 7 juillet dernier, la CEDEAO a demandé au Mali de former, d’ici la fin du mois, un nouveau gouvernement d’union nationale au risque d’être suspendu des instances régionales. Il y a donc une volonté au sein de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, ndlr) de faire pression et de ne pas baisser les bras face à l’attitude du gouvernement malien, sans pour autant mettre fin aux discussions. Le problème est qu’il n’est pas dit que ce dernier changera sa position ou que, si un gouvernement d’union nationale voit le jour comme l’a annoncé récemment le Premier ministre malin, les équilibres et les positionnements politiques changent réellement dans le pays. Pour la CEDEAO, cela poserait alors la question d’une intervention sans l’accord des autorités actuelles maliennes, ce qui serait inédit car, jusque-là, la force armée de la CEDEAO ne s’est déployée que sur demande d’un État en prise à une guerre civile.
Les rebelles touaregs du MNLA ont annoncé qu’ils étaient prêts à renoncer à leurs ambitions indépendantistes afin de combattre l’ennemi commun. À votre avis, Bamako peut-il effacer l’ardoise et envisager une action commune ?
Cette annonce constitue une réelle avancée et une opportunité pour le nord du Mali. Mais à plus long terme, la vraie question est la capacité des rebelles du MNLA et des autorités de Bamako à se faire confiance et à refonder un contrat politique. Or, cela sera compliqué et pas seulement du côté du pouvoir malien, en raison d’une méfiance réciproque nourrie par plusieurs conflits. Les discours des rebelles du MNLA, lors du déclenchement de la rébellion insistaient sur les mensonges du gouvernement malien et l’impossibilité de lui faire confiance. Les choses ont-elles changé ? On peut se poser la question au regard des péripéties politiques à Bamako depuis le départ d’Amadou Toumani Touré. En tout cas, bien que les revendications indépendantistes semblent, pour l’instant du moins, appartenir au passé, il faudra plus que des combats contre un ennemi commun pour tourner la page des anciens conflits.
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