Le Maghreb entre espoirs et incertitudes
Jeudi, 16 Février, 2012

Par Antonin TISSERON, chercheur associé à l'Institut Thomas More, auteur du 2e Rapport sur la sécurité durable au Maghreb | Publié dans La Libre Belgique du jeudi 16 février 2012

Révolutions, réformes politiques, guerre civile en Libye, l’année 2011 a bouleversé le visage du Maghreb. Derrière les avancés politiques et l’espoir de changements, les incertitudes et les craintes demeurent cependant fortes. Aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine économique, l’avenir du Maghreb est en effet incertain. Comme le rappelait sur les ondes radio tunisiennes Béji Caid Essebssi, Premier ministre du gouvernement provisoire (27 février-24 décembre 2011), à propos de l’accession au marché du travail des jeunes diplômés, « il n’y a pas de printemps arabe, c’est tout juste un début de printemps en Tunisie ». Or face aux défis qui attendent le Maghreb, l’Europe et les Européens ont un rôle à jouer aux côtés de leurs voisins pour créer les conditions d’une sécurité durable sur la rive sud de la Méditerranée.

Appuyer les processus politiques en cours. Les résultats des élections organisées en Tunisie, en Égypte et dans une moindre mesure au Maroc ont constitué un choc pour nombre d’observateurs, réveillant en Europe le spectre d’un islamisme rampant perçu comme une menace pour la démocratie et les droits de l’homme.

À rebours des discours alarmistes, ce sont pourtant autant des formations politiques que la démocratie qui l’a emportée dans les urnes et l’existence d’un « agenda caché » demeure une hypothèse. Sans pour autant baisser la garde concernant les avancées de la démocratie et des droits de l’homme, il s’agit donc de ne pas de diaboliser les nouveaux dirigeants sous prétexte qu’ils se définissent comme islamistes. Au contraire, il convient de privilégier une approche réaliste reposant sur la « vigilance » et l’absence de « procès d’intention », pour reprendre les termes du ministre des Affaires étrangères français Alain Juppé. Les rejeter risquerait en effet de permettre aux tenants d’une ligne radicale de renforcer leurs discours dans l’espace public et d’imposer leur conception de la religion avec des discours reposant sur une identité musulmane bafouée et un choc des civilisations.

Dans ce mouvement de démocratisation et d’ouverture politique, les obstacles dépassent cependant le seul cadre des partis islamistes et puisent leurs racines dans les mentalités et les pratiques du pouvoir au Maghreb. En Algérie, les réformes politiques promises par le pouvoir durant les premiers mois de l’année 2011, dans la foulée de la sortie de l’état d’urgence, ne s’étaient ainsi pas à la fin de l’année transformée en actes même si, depuis, le pouvoir a autorisé la constitution de nouveaux partis politiques et annoncé la tenue des élections législatives le 10 mai prochain. En Tunisie, le 9 janvier dernier, un rassemblement était organisé à l'appel du Syndicat national des journalistes Tunisiens pour protester « contre les pratiques du nouveau gouvernement » et son contrôle des médias publics. Or cette remise en cause des anciennes pratiques et habitudes repose sur un apprentissage et prendra forcément du temps.

Réduire les inégalités et encourager les réformes économiques. « Plus de misère, plus de chômage », criait un jeune de la ville tunisienne de Sidi Bouzid en s’électrocutant après avoir escaladé un poteau sur la voie publique en décembre 2010. Le développement et les attentes de la population dans les domaines économique et social constituent une toile de fond omniprésente des revendications dans les pays du Maghreb. Aux côtés des demandes politiques, il y a un véritable malaise chez une population qui a été scolarisée mais se trouve confrontée à l’incapacité des économies à leur apporter un travail en relation avec leur qualification. En septembre 2010, le chômage en Tunisie était ainsi de 14 %, et environ deux fois plus élevé chez les moins de 25 ans. Et ce cas n’est pas isolé. Dans l’ensemble du Maghreb central, les diplômés de l’université sont moins employés que les travailleurs non qualifiés et ils risquent davantage de se retrouver au chômage.

Dans ce contexte, et alors que le « printemps arabe » a fragilisé les économies, les défis sont énormes pour des gouvernements qui doivent notamment reposer les modèles de développement et améliorer la gouvernance. L’enjeu est d’autant plus important qu’il s’agit d’un pré requis pour répondre sereinement au défi de la démocratisation, mais également lutter contre les différents trafics, la criminalité et l’attirance que pourraient constituer les groupes terroristes pour des jeunes en mal d’avenir.

Les différences sont toutefois importantes selon les pays. L'économie tunisienne est aujourd'hui fragilisée, touchée notamment parle départ de plusieurs entreprises étrangères à la suite de manifestations et de sit-in. L’Algérie, malgré des indicateurs très positifs, reste une économie de rente fragile avec des acteurs économiques qui doivent accroître leur compétitivité. Quant au Maroc, il devrait, selon le FMI dans son rapport de septembre 2011, préserver une croissance du PIB supérieure à 4,5% et continue d’attirer des investisseurs comme le canadien Bombardier à Casablanca en novembre dernier ou, plus récemment, Renault à Tanger.

Relancer la coopération intra maghrébine. Il n'y aura cependant pas de progrès économique et social solide sans une volonté forte de relever le défi de la coopération, aussi bien entre les deux rives de la Méditerranée qu’entre les États maghrébins eux-mêmes.

Le « non-Maghreb » est encore une réalité, avec notamment la persistance de la fermeture de la frontière entre l’Algérie et le Maroc. À cet égard, le « printemps arabe » devrait constituer une opportunité dans la prise de conscience de la nécessité d’une intégration régionale. Plusieurs signes vont en tout cas dans ce sens, comme la visite du chef de la diplomatie marocaine à Alger en janvier dernier, ou encore les propos du président tunisien Moncef Marzouki à Rabat le 8 février : « Nous souhaitons qu'un sommet maghrébin se tienne cette année. Si on parvient à le mettre en œuvre, l'Union du Maghreb arabe sera déjà sur les rails ». Mais si le contexte économique et politique actuel peut appuyer la relance de la coopération intermaghrébine, le risque demeure de voir d’éventuelles négociations se heurter aux anciens contentieux, à commencer par le conflit du Sahara occidental, et ce malgré la tentative de déblocage proposée par le Maroc en 2007 avec la proposition d’autonomie de la région du Sahara.

Alors que le coût de l’absence d’intégration régionale est traditionnellement estimé à deux points de PIB et que l’Europe se débat dans une crise économique et financière, les Européens ont tout à gagner à appuyer les initiatives et projets allant dans le sens de plus grandes synergies et d’un renforcement des relations entre les États maghrébins. Mais dans le même temps, l’Union européenne et les Européens ne pourront pas faire l’économie d’une vision politique globale pour l’Europe et d’un véritable projet euro-arabe dépassant les intérêts financiers et budgétaires à court terme des États-membres. Ils sont en tout cas, et à commencer par les États riverains de la Méditerranée, attendus par leurs partenaires maghrébins.

 

 

 

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