Le Moyen-Orient, « nœud gordien » mondial
Lundi, 12 Décembre, 2011

Analyse de Jean-Sylvestre MONGRENIER, chercheur associé à l'Institut Thomas More, présenté lors du colloque "Change the Middle East", organisé à Hatay (Turquie), du 7 au 9 décembre 2011.

En tout premier lieu, je souhaiterais remercier de leur invitation les organisateurs de cet important colloque. C’est le second congrès de ce type et j’espère que cela deviendra une tradition. Je suis très heureux et honoré de revenir en ces lieux.

Nous avons été conviés à débattre des liens et interactions entre les changements du Moyen-Orient et le système international. Aussi ai-je lu avec soin les documents préparatoires (le Strategic Vision Document) et, plus encore, ai-je attentivement écouté mes honorables collègues.

Je me livrerai simplement à quelques réflexions sur les « changements » au Moyen-Orient et j’essaierai de mettre en évidence la portée et les limites de l’intégration régionale ainsi que les « fondamentaux » des données géopolitiques.

 

Sur les changements au Moyen-Orient

De fait et jusqu’à la chute de Saddam Hussein, les puissances occidentales étaient plutôt rétives au changement, par crainte du désordre et de l’islamisme. Peut-être était-ce plus vrai encore de la politique étrangère française. Celle-ci privilégiait le statu quo régional et les relations personnelles avec les « hommes forts » du Proche et Moyen-Orient. Aussi cette diplomatie éprouvait-elle des difficultés à prendre en compte les dynamiques et les processus en cours. C’est avec les développements de la situation dans l’Irak post-Saddam que la politique française a commencé à évoluer.

Les choses étaient un peu différentes dans le cadre du processus de Barcelone (le « Partenariat euro-méditerranéen ») impulsé par l’Union européenne. L’idée première était de lier les aides et les financements apportés par l’UE à des réformes politiques et économiques dans les pays récepteurs, au Sud et à l’Est de la Méditerranée. Dans ces pays, la conditionnalité de l’aide européenne a été abondamment dénoncée comme une ingérence dans les affaires intérieures. En Europe, certains experts considéraient que cette naïveté était un facteur de blocage dans la coopération. En conséquence, la conditionnalité a été abandonnée lorsque l’Union pour la Méditerranée a été mise sur pied. C’est là un exemple de ce que l’on appelle l’ « ironie de l’Histoire » !

Quand le « Printemps Arabe » a commencé, au cours de l’hiver 2010-2011 en fait, l’effet de surprise en France et en Europe n’a pas été long. Très vite, les méfiances vis-à-vis des événements et la crainte du pire ont été dénoncées comme des fantasmagories occidentales. Le « Printemps arabe » a été présenté comme une réplique tardive des « révolutions de velours » en Europe centrale et orientale, vingt ans plus tôt. Je dois dire que certains sont sceptiques quant à cette interprétation. Selon eux, les événements pourraient prendre un cours différent et l’optimisme de commande ne serait plus de mise. Sur un plan plus général, il n’est pas sûr que la conception linéaire de l’Histoire – tous les peuples du monde devraient passer par les mêmes stades historiques – soit fondée. Il se peut qu’il y ait plusieurs voies et chemins possibles dans un monde polycentrique. C’est là un ancien débat ouvert en son temps par Johann Gottfried Herder, le « Rousseau allemand ».

 

Le Moyen-Orient comme carrefour planétaire

Il nous faut maintenant s’interroger sur cette partie du monde qu’est le Moyen-Orient et la possibilité d’un projet d’intégration politique et économique dans cette aire géographique. C’est là mon second point.

Appréhendé sur les temps longs de l’Histoire, le Moyen-Orient est un espace d’intersection des dynamiques orientales et occidentales; rappelons simplement l’importance des « routes de la soie » dans l’Ancien Monde. Avec la découverte des Amériques et le basculement vers Atlantique, cette partie du monde a été quelque peu marginalisée. L’ouverture du canal de Suez en 1869 puis la découverte de gisement de pétrole, ont changé la situation. Ils ont conféré au Moyen-Orient une nouvelle et grande importance.

D’une part, le golfe Arabo-Persique et le Moyen-Orient relèvent d’une «grande Méditerranée » dont les limites sont dessinées par les flux d’échanges et de menaces qui relient entre elles ses différentes parties antagoniques. Cet «espace-mouvement » s’étend donc bien au-delà des pays riverains du Bassin méditerranéen. D’autre part, le Moyen-Orient s’ouvre sur l’océan Indien et ses liens avec l’Asie du Sud et de l’Est (Inde et Chine notamment), tant sur le plan énergétique que commercial, sont appelés à croître avec les besoins grandissants des économies émergentes.

Le Moyen-Orient est donc en situation de carrefour entre l’Asie et l’Europe, plus généralement entre l’Orient et l’Occident. La dénomination de cette partie du monde prend alors tout son sens. Il s’agit là d’un Orient intermédiaire entre l’Occident et l’Extrême-Orient. Ce monde d’isthmes et de détroits, ouvert sur les grandes régions du monde, ne se prête guère à un processus d’intégration régionale. En l’état actuel des choses, les logiques de circulation et de « hub » global l’emportent sur les forces d’intégration.

 

Un aperçu de la géopolitique autour du Moyen-Orient

Je terminerai par quelques vues sur les rapports de force et la géopolitique au Moyen-Orient dans le présent contexte. Le cours des événements, le centrage de l’Egypte sur ses problématiques propres ainsi que l’affaire syrienne mettent en lumière trois puissances régionales susceptibles de jouer un rôle plus important au Moyen-Orient. Il s’agit de la Turquie, de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, ces trois puissances formant les sommets d’une sorte de triangle géopolitique. Elles sont impliquées dans le développement de la situation en Syrie, un pays géographiquement au contact des principaux acteurs régionaux dont Israël. La question syrienne est donc très sensible mais le “wait and see” n’est guère tenable.

Ces trois puissances sont liées, voire alliées, à des acteurs plus ou moins globaux (les « global powers »). Il s’agit de la Russie, quoique bousculée par les événements mais surtout des Etats-Unis et des Etats membres de l’OTAN dont certains sont fortement présents dans l’ensemble « Middle East-North Africa » (la France, le Royaume-Uni, l’Italie dans une certaine mesure, l’Allemagne au plan économique). D’autres puissances globales devraient probablement chercher à renforcer leur présence au Moyen-Orient. On songe bien sûr à la Chine et à la stratégie du « collier de perles » qu’elle esquisse depuis les « Méditerranées asiatiques » (mers de Chine méridionale et orientale) jusqu’au Golfe. Il faudrait aussi prendre en compte les ambitions de l’Inde dans l’ancien « British Lake », c’est-à-dire l’océan Indien.

Le Moyen-Orient est donc à l’intersection de différentes stratégies géopolitiques qui sont menées selon différents ordre de grandeur (stratégies régionales et globales). « That’s the game !»  Il en est ainsi depuis Sumer et Akkad, voire même l’âge des mégalithes. Cette situation s’explique par la haute valeur géopolitique du Moyen-Orient et sa fonction de « hub » global. Ainsi le Moyen-Orient peut-il être qualifié de « nœud gordien ». Toujours est-il que le polycentrisme de cette partie du monde, les fortes rivalités régionales et l’engagement de puissances globales ne jouent pas dans le sens de l’intégration.

 

Conclusion

En conclusion, je souhaiterais souligner que pouvoir éviter le pire et parvenir à un accord régional de sécurité entre toutes les parties prenantes, acteurs régionaux mais aussi acteurs globaux, serait déjà beaucoup. En dernière instance, ce qui est en jeu au Moyen-Orient est la paix ou la guerre. La paix ne saurait reposer sur l’absolutisation du conflit, la diabolisation et l’invocation d’un Eden passé ou futur. Dans l’ordre temporel, il n’y a pas de paix sans reconnaissance réciproque et négociation de compromis. La paix éternelle et absolue est une idée métaphysique, non pas un concept politique.

Je vous remercie de votre attention.

 

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