Solidarité européenne | Les économistes allemands prennent le débat en main
Mercredi, 25 Juillet, 2012

En Allemagne, la publication d’une lettre ouverte dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, signée par 172 professeurs d’économie, a été le point de départ d’une vaste discussion sur les résultats du Sommet européen des 28 et 29 juin. Plusieurs autres éminences de l’économie se sont ensuite jointes à cette publication, tandis que d’autres, d’une réputation comparable, ont pris position contre cette lettre qui s’adressait aux « chers citoyens » allemands. Un troisième groupe s'est à son tour décidé à publier une lettre dans le but d’adopter une position plus modérée... Si tous ces économistes font des lectures différentes des dangers qui planent sur l’eurozone et les mécanismes de décision européen, c’est bien la vive réaction qu'elle constitue en Allemagne et en dehors du pays, qui surprend. Ces appels provoquent de nouvelles réactions chaque jour. La discussion se poursuit sans fin ! | Par Jakob HÖBER, chercheur associé à l'Institut Thomas More

 

Les lettres sont brèves – une page à peine – mais font passer chacune un message clair ! La première, publiée dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung et écrite de manière très sobre (1), rejette la possibilité pour les banques en difficulté de se recapitaliser auprès du MSE, en considérant que le risque de se porter garant pour les dettes des banques européennes serait trop élevé. En effet, les dettes cumulées des banques seraient trois fois plus élevées que celles des pays en difficulté économique, soit par exemple plus de quatre fois et demie le PIB de la France. Les 172 économistes signataires dénoncent en outre que l'aide puisse être apportées aux banques sans réelles contre-parties. Globalement, les auteurs estiment qu'une perte éventuelle devrait être portée par les créanciers, en oubliant le risque systémique inhérent à la faillite d'une grande banque. Mais, le fait qu’une partie importante des dettes bancaires soit constituée d’obligations publiques d’États souverains ne figure pas dans la lettre. Or, pour les pays en difficulté, la mesure pourrait constituer un moyen de refinancement assuré indirectement par le MSE, sans pour autant subir les contraintes d’une politique de restructuration. Pour finir, la lettre explique, qu’en cas de difficultés futures, les États européens seraient contraints de garantir une somme plus grande que celle prévue dans le cadre du MSE. A ce jour, cet appel a été signé par plus 200 professeurs d’économie.

Publiée le lendemain dans le Handelsblatt, une réponse dénonce cette prise de position qu'elle juge démagogique et susceptible d'entretenir la peur des citoyens (2). Selon ses signataires, la bonne solution consisterait en l'adaptation au contexte européen du programme TARP (Troubled Asset Relief Program) mis en œuvre aux États-Unis en 2008 pour soutenir les banques en difficultés. Un tel programme pourrait, à les en croire, en effet soulager les banques, combattre une crise de liquidité éventuelle et, dans le pire des cas, éviter la faillite incontrôlée d’une grande banque. Mais la démonstration ne convainc guère puisque les États-Unis ont un gouvernement fédéral qui, contrairement à l’Union européenne, peut imposer ses mesures à l’ensemble des États. Tout dépendrait donc, encore une fois, de la mise en œuvre à terme de l’Union bancaire. Au final, cette intervention n’a que peu de contenu, et aussi peu de signataires. Cela explique sans doute qu'une troisième réaction ne s'est pas fait longtemps attendre.

Cette troisième lettre, qui connait déjà plus de 100 signataires et à nouveau publiée dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, privilégie une Union bancaire forte pouvant assurer la stabilité du secteur bancaire au niveau européen et mettre un coup d'arrêt au cercle vicieux de l’interconnexion entre dettes nationales et dettes bancaires (3). Cet appel prône un abandon de souveraineté des États, ainsi que la mise sous tutelle provisoire des banques connaissant des pertes substantielles. L’avantage est qu’il ne serait plus nécessaire d’interférer directement dans la souveraineté des États membres de la zone euro. Il est vrai que les mesures de restructurations mises en place aujourd’hui créent des problèmes substantiels de légitimité démocratique et portent atteinte à l’image de l’Union européenne et à la solidarité de ses peuples. Essayer d’alléger la pression des marchés financiers du côté des banques et non des États serait un moyen de leur procurer du temps pour développer leurs programmes de réformes structurelles, ce qui par ailleurs serait la solution à long terme.

Après ces deux réponses, les auteurs de la première lettre ont naturellement répondu (4)... en saluant la plupart des propositions du troisième appel et en soulignant de nouveau qu’à cause de la perte de confiance dans la zone euro, il était à craindre que les banques et les États demandent à l'avenir toujours plus au MSE...

Pour le gouvernement d’Angela MERKEL, cette discussion ouverte est une source d’ennui car elle remet en question les résultats du sommet de Bruxelles des 28 et 29 juin, qui fut si difficile pour elle. Sans surprise, la réponse gouvernementale à la première lettre a été claire et nette : le Ministre des finances Wolfgang Schäuble a parlé d'une « idée épouvantable » susceptible de semer la peur parmi les citoyens. Alors que les Verts ont également rejeté les propositions de la première lettre, le Parti libéral FDP, en coalition avec la CDU/CSU d’Angela MERKEL, les a salué...

Au fond, le désaccord public entre économistes donne une autre dimension au débat, débat qui auparavant était mené de façon souvent politicienne et démagogique. On mesure en tout cas l'importance des résultats du sommet européen à ces vives réactions des économistes allemands. Si l'on ajoute la mise sous surveillance par Moody's du triple A allemand, intervenue depuis, on comprend l'inquiétude montante en Allemagne : la crise européenne dure depuis longtemps mais c'est la première fois qu'elle risque de toucher directement le pays et ses habitants. Le sentiment d'injustice se répand. Mais il faut quand même se réjouir que la société civile se soit ainsi saisie de questions si importantes. A travers ces différentes prises de position, le citoyen, trop longtemps laissé pour compte du débat européen, peut ainsi un peu plus facilement se faire une opinion et avoir son mot à dire face aux responsables politiques. A ce stade, on ne peut qu’espérer qu’économistes français et des autres pays de la zone euro se laissent inspirer par ces initiatives.

 

 

Notes 

(1) « Der offene Brief der Ökonomen im Wortlaut » [« Lettre ouverte des économistes »], Frankfurter Allgemeine Zeitung, 5 juillet 2012, en savoir +

(2) « Keine Schreckensgespenster ! » [« N'agitez pas le chiffon rouge »], Handelsblatt, 6 juillet 2012, en savoir +

(3) « Zur Europäischen Bankenunion » [« Vers une Union bancaire européenne »], Frankfurter Allgemeine Zeitung, 9 juillet 2012, en savoir +

(4) « Die Risiken der Rettungspolitik » [« Les risques de la politique de sauvetage »], Frankfurter Allgemeine Zeitung, 9 juillet 2012, en savoir +

 


 

 

 

 



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